30 juin 2016

Rencontre avec Élisa Géhin

Artiste

Bonjour Élisa, merci de nous recevoir dans ton atelier! Peux-tu commencer par nous parler de ton enfance et dire à quoi tu dois le fait d’être devenu une artiste ?

Je ne vois pas  d’éléments concrets de mon enfance pouvant me prédestiner aux arts. Cependant, même si mes parents étaient étrangers au monde de l’art, ils pratiquaient une notion de « faire » collective. Ma mère était enseignante en petite maternelle et mon père, charpentier de formation, dessinait beaucoup et créait de ses propres mains des choses utiles. J’ai eu une enfance très heureuse dans les Vosges, notre maison étant aux pieds d’une forêt. C’est peut-être le fait de vivre si proche de la nature et d’apprendre à faire des choses concrètes de mes mains qui m’a aidé à réaliser que la pratique est aussi intéressante que le résultat.

Enfant, as-tu été marquée par une image ou un tableau chez toi ?

Oui, je me souviens d’une tapisserie des années 70 avec des jeux de formes et de couleurs, j’ai beaucoup joué à la regarder. Egalement, une reproduction de Miro m’intriguait.

 

Petite, que voulais-tu devenir ?

Je voulais être fermière, c’était pour moi une certaine idée de l’ordre des choses.

 

Peux-tu nous raconter ton début de parcours ?

Dès le lycée, j’ai pu faire une formation en Arts Appliqués à… Nancy, à « la ville ». J’ai fait le pas, je voulais m’assurer d’être aussi à l’aise en ville qu’à la campagne. À 15 ans, cela a été une révélation de constater que dessiner toute la journée était une formation validée par la scolarité. Puis, avec le soutien de mes parents qui m’ont laissé libre face à cette prise de risque, je suis allée faire un DMA à Estienne car c’est la seule école d’art graphique qui propose une formation à l’illustration. Puis j’ai poursuivi avec trois années aux Arts Déco de Strasbourg dont je suis également ressortie diplômée.

Pourquoi as-tu décidé de te spécialiser dans l’édition jeunesse?

Au lycée,  j’ai découvert la liberté de ton qui était permise dans l’édition jeunesse (par exemple, les Éditions du Rouergue dans les années 90), il est plus facile de s’adresser aux enfants car ils n’ont pas de préjugés, du coup, les champs de possibles sont infinis ! Cette pratique rejoint ma sensibilité graphique de créer quelque chose de non référencé, de compréhensible pour tout le monde.

Et puis, j’ai le sentiment qu’en France, seul le livre jeunesse peut être illustré car c’est le support qui s’y prête le mieux (hormis la BD et le livre objet d’art). Le rêve secret des illustrateurs serait qu’il puisse exister des livres illustrés pour tous, petits et grands !

 

Tu as percé très rapidement dans l’édition, comment as-tu fait ?

J’ai fait le choix de me mettre à mon compte dès la sortie des Arts Déco malgré les inquiétudes que ce choix représentait. Je suis allée présenter à des éditeurs les projets éditoriaux de mes diplômes. Ces rencontres ont été fructueuses et ont très rapidement débouché sur la sortie de « Rendez-vous » édité à l’Atelier du Poisson Solube, puis « Il était plusieurs fois une forêt » aux éditions Thierry Magnier. J’ai fait la découvert d’un nouveau monde, celui du rapport éditorial, ce lien étroit et cet accompagnement dans la réalisation du projet.

Pour l’édition autant que pour les commandes personnelles, il a donc fallu que je me créé une place, que je développe un ton naturel et propre à moi-même afin que les clients s’adressent à moi en connaissance de cause. Je suis consciente que mon travail n’est pas « tout public », mais c’est par choix et c’est assumé. Je préfère parler bien à ceux qui sont sensibles à mon travail, plutôt que mal à tout le monde. Mon moteur, c’est  la volonté de mettre du sens dans ce que je fais, tout en m’amusant et m’épanouissant.

En dehors de l’édition, réalises-tu des projets personnels ?

Tout à fait, je produis des illustrations pour la presse (principalement Bayard Presse) et pour des entreprises qui me sollicitent pour créer des « illustrations d’entreprises » : une image autour d’une idée. C’est très intéressant car d’un projet à l’autre, les problématiques ne sont jamais similaires.

Sinon, pour le côté récréatif, j’aime faire de la sérigraphie que j’envisage comme une sorte de laboratoire, un rapport concret et direct d’une mécanique qui consiste à éprouver ce qu’on fait en image imprimée. Et puis, cela me donne une excuse pour produire de nouvelles images ! Je constitue une petite banque d’images, de petits tirages,  pour le plaisir. J’aime l’idée du multiple, son côté démocratique.

 

Si tu devais décrire ton travail en quelques lignes, comment le définirais-tu ?

Je m’appuie sur un dessin volontairement assez simple pour communiquer des choses claires / lisibles. Ensuite, je formule des rapports graphiques en cherchant des choses modulaires ou d’accumulation. Ma volonté est de communiquer quelque chose avant tout –une émotion ?- qui ne soit pas forcément quelque chose de juste. Le côté décalé qui en ressort provient de mon écriture graphique qui se trouve ne pas être réaliste.

 

Quelles sont les techniques et outils que tu utilises lorsque tu crées tes illustrations ?

Je travaille le plus souvent sur du papier avec une plume et de l’encre noir. J’aime que les outils soient simples ! Ensuite je scanne mon dessin pour traiter les masses colorées à l’ordinateur, ou comme je l’eusse fait ou pourrais le faire : à l’encre. En effet, je préfère travailler les couleurs en ton direct plutôt qu’importer des couleurs qui vont être réinterprétées.

Parles-nous de ton processus créatif, par quoi commences-tu ? Comment évoluent tes images ?

En dessinant, je constate que des choses, ou sujets récurrents qui se couchent sur le papier. Je les télescope ensuite avec des réflexions qui me concernent sur le moment. Puis je reformule le tout en une idée claire. C’est un mécanisme, une logique en somme.

Par exemple, « Ca va pas la tête », le livre pour voir la vie du bon côté, édité par Actes Sud Junior a été créé à un moment morose.

Et « Dans l’ensemble » aux éditions Les Fourmis rouges a été créé a un moment où j’ai constaté qu’en accumulant des choses, on arrive à en dire d’autres !

 

Où travailles-tu ?

Dans un atelier collectif mutualisé avec d’autres artistes. A mes côtés : L’atelier Morse qui crée des luminaires en volumes papiers sérigraphiés, un scénariste, un autre illustrateur et un animateur. La jolie lumière de notre baie vitrée me permet de faire du dessin en fin de matinée, je suis entourée d’objets que je trouve beaux, de tampons en bois de cubes en bois que j’ai réalisé pour une expo avec le centre culturel de création pour l’enfance de Tinqueux. J’ai souvent besoin de bricoler, de formuler de mon travail dans le jeu.

À propos de jeux d’enfants, t’arrive-t-il d’animer des ateliers artistiques pour les enfants ?

Oui, autour de mes livres, on me propose souvent de rencontrer des enfants dans un cadre scolaire. Au-delà de l’échange, j’aime bien que notre rencontre se fasse et passe par une pratique d’atelier. Au dessus de mon bureau, j’ai gardé un dessin réalisé avec les enfants en atelier de sérigraphie.

 

Pour toi, l’art est-il un cadeau qui a un impact positif sur la vie ?

Oui, l’art aide à trouver des exutoires dans les moments difficiles et à voir les choses différemment lorsque j’en ai besoin. Cela aide à ne pas s’enfermer dans son coin, à rester curieux et au dessus de tout, de se détacher de la consommation.

Quels sont les artistes actuels dont tu admires le travail ?

Paul Cox, Francesca Themerson, Aurore Petit avec laquelle j’ai partagé mon bureau quelques années, Julia Wauters qui est une amie d’école et encore Mathias Picard, Donatien Mary et bien d’autres artistes édités par la maison d’édition 2024 qui édite la scène d’illustration contemporaine.

J’aime aussi l’imagerie populaire, les images qui servent au quotidien des gens et je suis contente de participer à une expo collective ‘le chemin des images’ à l’imagerie d’épinal, avec 15 autres illustrateurs pour réinterpréter 15 images du fond patrimonial de l’image d’Epinal. L’objectif étant de redonner une image contemporaine à celles réalisées par des illustrateurs du 19ème qui avaient finalement les mêmes problématiques que nous, les mêmes choses à représenter : l’homme dans son quotidien.

Crédit photos : Lorraine Creaser

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